Dans la soirée du jeudi 11 septembre 2025 s’est tenu, au parc de la Pointe aux lièvres, un ciné plein air organisé par l’équipe du FJAQ en collaboration avec l’Engrenage Saint-Roch. À l’affiche, le film Haïti-Québec (1985) réalisé par Tahani Rached. Ce documentaire met en spectacle le racisme décomplexé des Montréalais utilisé comme arme de concurrence à l’encontre des chauffeurs de taxi d’origine haïtienne dans un contexte de crise de l’industrie du taxi de l’époque.
Il nous livre aussi les difficultés d’adaptation des familles haïtiennes confrontées à l’isolement et la solitude, la dépression et l’impérieuse nécessité d’éduquer « autrement » les enfants.
Peterson Anténor et Houmou ont eu un échange avec Imeda, nous vous livrons un extrait de leurs échanges.
La participation citoyenne des jeunes Noir·e·s est déjà bien réelle. La question n’est pas de “commencer”, mais de reconnaître et de renforcer ce qui existe. Pour cela, deux dimensions doivent être envisagées : le rôle des institutions et le soutien à une présence accrue dans les espaces décisionnels.
Les institutions — qu’il s’agisse des municipalités, des écoles, des organismes publics ou des bailleurs de fonds — ont une responsabilité claire : valoriser et soutenir durablement les initiatives qui émergent déjà des communautés. Cela peut passer par :
Reconnaître ces initiatives comme de véritables pratiques citoyennes, c’est élargir la définition de la citoyenneté elle-même.
Au-delà de la reconnaissance de l’existant, il est également essentiel de soutenir la présence des jeunes Noir·e·s dans les lieux où leurs voix sont encore trop peu entendues : conseils municipaux, instances consultatives, tables de concertation, espaces de recherche et de décision publique. Ici, l’enjeu n’est pas d’“assimiler” les jeunes à des structures héritées, mais de :
L’objectif est d’enrichir les institutions de l’apport de cette jeunesse grâce à ses réalités et sa créativité.
Il y a plusieurs éléments que l’on passe presque toujours sous silence lorsqu’on aborde les rapports historiques d’immigration entre Haïti et le Québec. D’abord, on oublie souvent qu’Haïti et le Québec sont liés par des mouvements de mobilité et d’immigration depuis l’établissement du commerce intercolonial entre Québec, Port-Royal et Saint-Domingue. En plus des marchandises qui circulaient, il y avait aussi des hommes et des femmes. C’est ce qui explique que, dès 1728, il existe des preuves évidentes d’installation d’Haïtiens à Québec.
Deux événements historiques allaient complètement changer le cours de cette histoire : d’une part, la chute de Québec entre les mains des Anglais en 1759 ; d’autre part, la défaite de la monarchie française à Saint-Domingue lors des luttes révolutionnaires menant à la fondation de la République d’Haïti en 1804.
Un autre aspect souvent négligé est la grande affinité, la sincère sympathie, qui existait entre les Canadiens français et les Haïtiens après s’être ignorée mutuellement pendant le XIXe siècle. Au, les élites des deux pays se rapprochèrent : il y eut l’établissement de relations diplomatiques, des coopérations religieuses dans le domaine de l’éducation, des bourses d’études, etc.
L’un des personnages ayant documenté cet enthousiasme entre les élites des deux pays est l’abbé Gringa. Ce dernier décrivait les Haïtiens comme « plus cultivés que les Québécois », affirmant qu’ils étaient « Français par la culture, chrétiens par la foi, Canadiens par l’amitié » (Icart, 2006).
C’est à la faveur de cette amitié et de cette grande complicité qu’eut lieu la première vague migratoire haïtienne au milieu des années 1960, composée pour la plupart de personnes fuyant la dictature des Duvalier. Cette vague a bénéficié de conditions « d’intégration » très favorables dans le contexte de la Révolution tranquille, où des milliers d’Haïtiens ont travaillé comme enseignants, médecins, avocats, entre autres. Beaucoup se sont mariés avec des Québécois·es. Il est important de souligner que ces migrants faisaient majoritairement partie de l’élite haïtienne, qui étaient francophones, qualifiés et à la peau claire.
Cependant, cette grande complicité se transforma en altérisation, selon l’expression de Lyonel Icart (2006), dans les années 1980. Au cours de ces années arriva une nouvelle vague migratoire composée de personnes à la peau plus foncée, créolophones, adeptes du vaudou comme pratique religieuse ancestrale, et souvent moins qualifiées professionnellement. Cette vague s’est heurtée à des difficultés concrètes d’insertion professionnelle.
L’histoire haïtienne est si riche et complexe à chaque fois qu’il ne me sera pas tâche aisée d’en retracer les véritables contours ici. Mais je vais vous proposer deux angles d’approche ou deux oreilles de chaudières — pour reprendre une métaphore de chez nous, pour porter Haïti.
Premièrement, Haïti comme laboratoire de la modernité capitaliste, fondé sur l’exploitation, le racisme, l’exclusion et l’inégalité sociale. Pour assouvir leur désir de domination et de conquête, les monarchies européennes du XVe siècle ont jeté leur dévolu sur cette vaste terre où nous nous trouvons aujourd’hui (rebaptisée l’Amérique) pillant ses ressources naturelles, décimant les communautés et les pratiques culturelles qui y existaient. Lorsqu’il y eut moins de bras pour extorquer les mines et cultiver les champs, ils allèrent puiser sur le continent africain ce qu’ils considéraient comme du « minerai noir ».
Pour court-circuiter ce projet d’annihilation de soi fomenté par le système esclavagiste et colonialiste, d’anciens esclaves, des affranchis mulâtres, des esclaves des champs, des esclaves artisans et des esclaves domestiques se sont mobilisés pour mener une lutte pour la liberté et la restauration de la dignité humaine. Les tenants de la révolution de Saint-Domingue — que nous appelons respectueusement nos Héros de l’indépendance — se sont soulevés contre la négation de l’autre, contre l’exclusion sociale qui caractérisait cet ordre inhumain.
On parle très peu de notre révolution sur ce ton, mais en renversant cette déchéance humaine qu’était l’esclavage d’êtres humains par d’autres êtres humains, motivés par la folie de la supériorité de la race blanche, elle visait, je le redis, la restauration de la dignité humaine.
Malheureusement, plus de deux siècles plus tard, le message d’Haïti reste inaudible, tant à l’intérieur du pays que dans le monde global. On assiste, pour reprendre les mots d’Achille Mbembe, au « devenir nègre du monde ». Regardez comment est traitée, avec mépris et indignité, la vie des femmes, des enfants et des hommes à Gaza, au Congo, au Sud-Soudan, en Ukraine. Observez la manière dont les jeunes aux prises avec des problèmes de consommation de drogues et d’itinérance sont traités dans nos sociétés modernes.
Ce message est inaudible parce que, il faut bien le dire, Haïti aujourd’hui navigue entre désespoir, tristesse et errance. N’ayant pas su tisser des liens de solidarité sains et harmonieux après la gifle donnée à l’Occident impérialiste et colonialiste, l’Haïtien est à la dérive et se transforme en son propre bourreau. Désormais, l’ennemi d’Haïti ne se trouve plus à l’extérieur comme jadis, mais dans les entrailles mêmes de ce peuple. Les psychanalystes y verront peut-être un retour du refoulé colonial, désormais lointain, mais je reste persuadé qu’Haïti doit se réconcilier avec elle-même ; et cette réconciliation ne pourra pas se faire seule.
Haïti n’a pas besoin d’une assistance mortelle, de donneurs, de leçons ou de prétentieux qui croient détenir les bons remèdes. Les Haïtiens ont surtout besoin qu’on les considère comme des êtres humains à part entière, pour enfin sortir du trauma de l’esclavage.
La communauté haïtienne de Montréal, et même ici à Québec, subit du racisme, tout comme les communautés arabes, musulmanes et latinos. Certes, il existe un manque de documentation sur ces questions, mais de plus en plus d’études scientifiques et de rapports d’organismes s’y intéressent. Je pense notamment à notre recherche dans le cadre de l’initiative Ustawi sur l’impact du racisme sur la santé mentale ainsi qu’à la recherche menée actuellement par Maxime Fortun (Observatoire du profilage racial) sur le profilage racial des personnes noires, latinos et arabes à Québec par Service de police de la Ville de Québec (SPVQ).
Ce racisme persiste tout simplement parce que les institutions ont hérité de normes, de processus et de pratiques qui « maintiennent les inégalités historiques subies par certains groupes et participent au cumul de désavantages vécus par ces derniers » (CDPDJ, 2024).
Concrètement, on peut observer cela dans les parcours professionnels de ces groupes, souvent orientés vers des métiers que l’on tend à subalterniser : les métiers du soin, les travailleurs agricoles, les ouvriers, et bien d’autres encore. Ce racisme systémique se manifeste également dans l’accès aux services sociaux et de santé, dans la recherche de logement, et même au sein du système éducatif. Il est intrinsèquement lié à la suprématie blanche (white supremacy) qui caractérise les sociétés nord-américaines, fondées sur le pillage et la quasi-décimation des peuples autochtones.
Dans un autre ordre d’idées, et là je parle spécifiquement d’Haïti et des Haïtiens, il faut être conscient qu’il y a eu historiquement un processus de mise à distance d’Haïti, une construction de l’« Haïti comme Autre ». Je m’associe ici à la thèse défendue par l’anthropologue Marie Meudec (2017), qui souligne que « les personnes d’origine haïtienne sont souvent stigmatisées, déshumanisées et discriminées dans les sociétés caribéennes et nord-américaines ». J’ajouterais que cela s’observe également dans certaines sociétés européennes (comme la France) et latino-américaines (comme le Chili ou la République dominicaine).
Cette dynamique nous met en dialogue avec une problématique profondément ancrée dans la pensée et l’imaginaire modernes. Le narratif véhiculé par les sociétés occidentales au lendemain de la révolution haïtienne présenté Haïti comme « déviante », unique, bizarre, non naturelle, singulière, étrange, grotesque — et plus récemment, « résiliente ». Ces discours et représentations passent souvent sous silence le fait qu’Haïti constitue l’expérience néocoloniale la plus longue de l’histoire occidentale, pour reprendre les mots de Michel-Rolph Trouillot.
Ma formation en psychologie, et la sensibilité ethnopsychiatrique qui m’anime me permettent, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, de prendre du recul face à cette « pseudo-résilience haïtienne ». Mon co-directeur de thèse, Daniel Derivois, parle de « résilience pathologique » pour désigner cette stagnation, voire cette régression psychologique chez les Haïtiens.
Ceci étant dit, je peux esquisser cet héritage en nous demandant qu’est-ce que cela a fait des haïtiens et en retour, quand on fait les Haïtiennes de cet héritage ?
Frantz Fanon a observé un complexe d’infériorité chez les Martiniquais dans le contexte postcolonial où il exerçait. Un phénomène similaire s’est opéré peut-être chez les Haïtiens : à force d’être mis à l’écart, ils se sont éloignés, forcément. L’isolement ethnique des Haïtiens à Montréal, observé par Lafortune et ses collègues (2020), bien qu’il émane d’une forme de solidarité « dans le mal », témoigne en réalité de la difficulté de la « communauté haïtienne » à vivre ensemble avec soi-même, mais aussi avec les autres (Derivois, 2017).