Dans la soirée du jeudi 11 septembre 2025 s’est tenu, au parc de la Pointe aux lièvres, un ciné plein air organisé par l’équipe du FJAQ en collaboration avec l’Engrenage Saint-Roch. À l’affiche, le film Haïti-Québec (1985) réalisé par Tahani Rached. Ce documentaire met en spectacle le racisme décomplexé des Montréalais utilisé comme arme de concurrence à l’encontre des chauffeurs de taxi d’origine haïtienne dans un contexte de crise de l’industrie du taxi de l’époque.
Il nous livre aussi les difficultés d’adaptation des familles haïtiennes confrontées à l’isolement et la solitude, la dépression et l’impérieuse nécessité d’éduquer « autrement » les enfants.
Peterson Anténor et Houmou ont eu un échange avec Imeda, nous vous livrons un extrait de leurs échanges.
La participation citoyenne des jeunes Noir·e·s est déjà bien réelle. La question n’est pas de “commencer”, mais de reconnaître et de renforcer ce qui existe. Pour cela, deux dimensions doivent être envisagées : le rôle des institutions et le soutien à une présence accrue dans les espaces décisionnels.
Les institutions — qu’il s’agisse des municipalités, des écoles, des organismes publics ou des bailleurs de fonds — ont une responsabilité claire : valoriser et soutenir durablement les initiatives qui émergent déjà des communautés. Cela peut passer par :
Reconnaître ces initiatives comme de véritables pratiques citoyennes, c’est élargir la définition de la citoyenneté elle-même.
Au-delà de la reconnaissance de l’existant, il est également essentiel de soutenir la présence des jeunes Noir·e·s dans les lieux où leurs voix sont encore trop peu entendues : conseils municipaux, instances consultatives, tables de concertation, espaces de recherche et de décision publique. Ici, l’enjeu n’est pas d’“assimiler” les jeunes à des structures héritées, mais de :
L’objectif est d’enrichir les institutions de l’apport de cette jeunesse grâce à ses réalités et sa créativité.
Je vous offre ce témoignage d’une « amie Facebook » publié le 8 juillet dernier sur son mur. Les réseaux sociaux ne sont pas seulement des espaces d’échanges et de rencontres pour moi, ils sont aussi des terrains de recherches et d’observations. Elle a partagé dans sa publication le lien vidéo de la chanson Fight de Power du Groupe rap légendaire Public Enemy sortie en 1989 :
« Pour moi, la danse, c’est la vie. C’est mon antidépresseur. Mon oxygène. C’est ce qui me meut et me garde en vie. La danse pour moi est toujours une guérison. Mais aujourd’hui, j’ai vécu un moment particulier : j’ai dansé sur “Fight the power”, de Public Enemy, dans la chambre de mon enfance. Ça m’a ramenée en 1989, alors que j’étais adolescente et que j’écoutais cette même musique dans cette même chambre. À l’époque, je combattais, seule, le racisme intériorisé à l’extrême de ma mère, le racisme colonial de mon père, et le racisme xénophobe généralisé de la société québécoise. Public Enemy est arrivé dans ma vie en 1987, et m’a donné la force, les connaissances, l’énergie pour continuer à me battre et même à me battre encore plus et encore plus fort. Ce groupe a sauvé ma vie. Il m’a aidé à comprendre mon histoire, notre histoire. Il m’a donné le courage de résister, les mots pour le faire. Il m’a sorti de mon isolement pour m’inscrire dans tout un mouvement de résistance pluricentenaire. À l’époque, je ne savais pas que ma mère était ayitienne, alors, ma référence, c’étaient les afro-américain-e-s, que je considère encore aujourd’hui comme mes frères et sœurs, de lutte, de cœur et de sang.
Je me souviens que j’écoutais cette musique très fort dans ma chambre, à en faire trembler ma maison, pour enterrer le racisme de mes parents. C’était la guerre ! Mes parents m’interdisaient d’écouter cette musique “de singe”, et moi, je mettais le volume au maximum dans mon ghetto blasté, et je brandissais des photos de Nelson Mandela.
Malheureusement, aujourd’hui, je n’ai qu’un haut-parleur Sony Bluetooth, qui ne fait même pas trembler le meuble sur lequel il est. Mais dans mon cœur et dans ma tête, ces paroles résonnent comme un tonnerre qui gronde incessamment.
Aujourd’hui, je danse sur cette musique triomphante : je suis fière, je m’assume, je vis dans le quartier même où je me faisais battre et traiter de négresse tous les jours par les autres enfants, et aujourd’hui, je prends ma place ici pleinement. Et même, je mets en valeur cet ancien village qui est aujourd’hui un arrondissement de Montréal dans mon entreprise agricole locale. Je suis une adulte fonctionnelle, autonome, victorieuse, fière bizardienne, fière Québécoise de souche, ayitienne et allemande. J’ai réussi à surmonter et à dépasser tout ce qui me tirait vers le bas. Bien que j’ai en moi encore beaucoup de souffrance, des cicatrices toujours vives, quand je danse, je suis bien au-dessus d’elles, dans l’éternité de mes atomes et de l’univers, qui n’ont que faire des vilénies humaines.
Mon seul regret est de ne pas avoir pu sauver ma mère.
J’écoute du Public Enemy depuis 38 ans et j’écouterai cette musique jusqu’à ma tombe. »
L’impact psychologique du racisme suscite de plus en plus l’attention des chercheurs et des praticiens, tant aux États-Unis qu’au Canada. Plusieurs études associent les expériences de discrimination raciale à des symptômes dépressifs et à des idées suicidaires chez les jeunes afro-descendant·e·s (Jeslmas et al., 2022 ; Polos et al., 2022). Une récente étude menée par Jude Mary Cénat (2025) met en lumière le lien entre la discrimination raciale vécue par les jeunes dans le système éducatif canadien et leur niveau d’anxiété. Les chercheurs ont ainsi développé la théorie du Complex Racial Trauma (CoRT), qui postule que les expériences répétées et cumulatives de discrimination raciale engendrent un stress et une tension importants, pouvant mener au développement d’un traumatisme racial complexe.
Le racisme systémique et les micro-agressions, en plus d’accroître les risques liés à l’anxiété, à la dépression et au stress post-traumatique, ont des répercussions physiques, sociales et économiques durables sur les communautés. Selon Jude Mary Cénat, ces expériences affectent profondément la capacité des individus à entretenir des relations positives, à maintenir un bien-être physique et mental, et à naviguer dans des systèmes marqués par les inégalités.
Dans ce contexte, on peut mieux comprendre certaines attitudes observées chez les HaïtienNes, comme celle de vanter leur bière comme la meilleure ou leur cuisine comme imbattable. Ces affirmations peuvent être vues comme des mécanismes de valorisation identitaire, offrant une perspective sur l’isolement ethnique évoqué précédemment.
Le racisme alimente les répliques d’un séisme identitaire. Les personnes qui en sont victimes peuvent en venir à nier leur identité ou à s’aliéner culturellement. Ses effets sur l’idéation suicidaire sont également bien documentés : en clinique, ces vécus traumatiques sont devenus fréquents. Même lorsqu’ils ne relèvent pas d’une pathologie mentale, comme je l’observe particulièrement chez les HaïtienNes, ils génèrent une souffrance profonde liée à l’impossibilité d’être pleinement soi-même ou au sentiment persistant d’être rejeté·e.
À l’heure actuelle, il n’existe que très peu d’études qui établissent des liens explicites entre ces enjeux, alors qu’ils sont pourtant manifestes dans nos communautés — au point qu’il serait difficile d’en minimiser l’importance. Lors de notre dernier cercle de parole sur le profilage racial, j’ai été surpris par les témoignages des participant·e·s, qui ont dénoncé le profilage dans les milieux professionnels et universitaires.
« Quand tu es noir, les gens pensent que tu es bête », ont raconté plusieurs d’entre eux. « Il faut constamment faire ses preuves, se remettre en question ». « On a l’impression que pour réussir professionnellement, il faut se placer sous l’aile d’un·e Québécois·e blanc·he ». Ce phénomène correspond à ce que les chercheurs nomment la charge mentale raciale.
Et que dire du déclassement social vécu par des personnes ayant occupé de hautes fonctions dans leur pays d’origine, mais qui se retrouvent ici à exercer des emplois ne nécessitant aucune compétence complexe. Ce sont là des réalités encore trop peu étudiées, qui méritent d’être explorées et élucidées dans les recherches futures.
Cette souffrance demeure largement silencieuse, en partie à cause du narratif dominant construit autour d’Haïti, qui tend à maintenir le pays à distance. On parle souvent d’un « peuple résilient », d’un « pays singulier », sans réellement prendre en compte les antagonismes internes et externes qui ont contribué à l’état de déliquescence de la société haïtienne actuelle.
D’un autre côté, il y a l’intériorisation des préjugés par les Haïtien·ne·s eux-mêmes, et cette tâche difficile, parfois douloureuse, de s’accepter. Dans le cas haïtien, cela implique de reconnaître que l’on est issu d’un mélange complexe : une petite part restante des peuples autochtones taïnos, des déportés d’Afrique, des mulâtres ou métis, ainsi qu’une infime portion de descendants de colons. Cette réalité historique, souvent occultée ou mal comprise, façonne profondément les dynamiques identitaires et les tensions sociales contemporaines.